arts et thérapies

arts et thérapies

LES THERAPIES TRANSPERSONNELLES: OBSERVER, PENSER & SOIGNER L'ÂME HUMAINE DANS SA MULTIPLE REALITE

Notre époque sera peut-être perçue par les générations futures comme une crise de croissance de l'humanité. Aveuglées par le confort acquis grâce à l'accélération de leur développement technologique, les sociétés modernes ne se sont pas vues entrer dans l'état de guerre permanent (1) qui les secoue en ce début de millénaire. La raison en est simple: ayant érigé en absolu le culte de la volonté individuelle, l'homme moderne s'est coupé d'un large pan du réel – que nous appellerons ici l'invisible - se retrouvant prisonnier d'une vision tronquée qui l’empêche de se remettre en question.

 

Pourtant, depuis plus d'un siècle les sciences naturelles et humaines convergent dans leurs investigations pour remettre en cause le paradigme que l’académisme tend encore bien souvent à défendre bec et ongle. De Jung aux physiciens quantiques, nombreux sont les scientifiques avouant humblement les limites de l'explication physique des phénomènes du vivant et revalorisant par leurs recherches le fondement du savoir des cultures dites primitives: le monde des sens n'est que la face visible d'un réel complexe.

 

La psyché humaine selon Jung : un modèle structurel et fonctionnel ouvrant la porte à une réhabilitation de l'invisible dans nos cultures occidentales?

 

Au début du 20ème siècle, Freud postule l'existence d'un conscient et d'un inconscient humains personnels. Bientôt l'un de ses élèves, Carl Gustav Jung, se distingue en élargissant son champ de recherches. Pour lui l'homme jouit d'une vie propre tout en restant relié à son espèce ; à travers cette double fonction (individu et membre d’un collectif) il incarne le principe de transcendance du vivant, c'est à dire la capacité de la vie à se régénérer éternellement en animant des formes successives et simultanées. Au niveau psychique cette dynamique se manifeste selon Jung par une introspection spontanée ou volontaire qui aboutit à une transformation totale ou partielle de la personnalité via l'expérience d'un état "transpersonnel"(2). Si cet élargissement de l'identité d'un moi uniquement sujet individuel à un moi sujet individuel et collectif est bien vécu, la métamorphose est positive.

 

Le lieu de cette expérience est la psyché – ou âme - que Jung décrit comme un ensemble bipolaire constitué:

-        de l'inconscient, une matrice complexe où existent à l'état latent toutes les possibilités de l'imaginaire humain sous formes de pensées, émotions, images...etc. Elle est composée de contenus personnels (inconscient personnel) mais aussi collectifs (archétypes)

-        du conscient, siège de la volonté individuelle et de la pensée dirigée (logique)

Ses observations l’amènent à conclure que si l'une de ces instances domine ou réprime l'autre, la vision du réel devient partielle et déformée, ce qui provoque des perturbations pouvant aller de l'angoisse aux troubles psychiques pathologiques les plus sévères. A l’inverse, lorsque ces deux pôles communiquent harmonieusement, la réalité concrète (la somme des actes conscients de l'individu) est enrichie par la réalité spirituelle (les informations reçues depuis un "invisible") .

 

S'il nous semble opportun de proposer comme référent théorique – pour les cultures occidentales - le modèle structurel et fonctionnel Jungien de l'âme humaine, c’est parce que son articulation entre mondes extérieur visible et intérieur invisible rappelle les conceptions du réel des cultures traditionnelles ayant inspiré les nouvelles approches psychothérapeutiques. Toutefois, si le concept de participation mystique se retrouve dans ces thérapies contemporaines  dites transpersonnelles (3), son interprétation de la réalité invisible ne fait pas l’unanimité.

 

 

Suivant les affinités intellectuelles, philosophiques, culturelles ou spirituelles de chacun, la grille de lecture varie selon trois dominantes principales:

-        la psychanalyse/psychologie des profondeurs jungienne, pour laquelle l'invisible pourrait être une manifestation ou expression d'un mouvement de l’âme

-        les philosophies et/ou mystiques religieuses, pour lesquelles l’invisible est un espace-temps du réel à travers lequel l’individu peut communiquer avec le divin; on trouve également dans ce groupe référentiel des thèses  postulant une divinisation potentielle de l'homme par l’exercice spirituel et/ou l’immortalité de l’âme

-        les cultures chamaniques, pour lesquelles l'invisible est un espace-temps du réel animé par des entités psychiques extérieures à l'individu (esprits), douées d’intentions et avec lesquelles il est possible d'entretenir des relations

 

Comment s’étonner dès lors qu’à une variante interprétative réponde une pluralité de pratiques?

 

Entre diversité et  métissage: à chaque conception de “l’invisible” ses outils et  protocoles d’investigation, à chaque praticien sa synthèse personnelle

 

La tendance mondialiste de notre planète s'actualise dans les thérapies transpersonnelles à travers un métissage de pratiques, lui-même conséquence d'une pensée "syncrétiste". Il est donc plus que courant de trouver des praticiens combinant deux (voire les trois) dominantes que nous tenterons de présenter succinctement ici.

 

La dominante psychanalytique (4)

 

S’il ne nie pas la réalité des expériences extraordinaires rapportées par ses patients, l’analyste transpersonnel supposera au moins un niveau de lecture en lien avec l'inconscient (ex. le sentiment d’appartenance qui pourrait refléter à la fois la participation mystique et un phénomène physique de non localisation de la conscience).

 

D’après Jung l’imagination créatrice est une voie royale pour équilibrer réalités concrète et psychologique, c'est pourquoi les thérapeutes transpersonnels en affinités avec son travail exploitent les données suivantes:

-         les rêves nocturnes

-         les rêveries spontanées ou semi-dirigées

-         la médiation artistique: arts plastiques, arts scéniques, art poétique...

-         l’analyse narrative: étude des mythes et des narrations intérieures

Ces matériaux leur permettent d’identifier les processus psychiques en cours et d’identifier le cas échéant des perturbations, ceci dans le but de favoriser la communication entre pôles conscient et inconscient. Rappelons que même si Jung présente ses difficultés de transformation comme des pathologies de l’âme, l’analyste n’est pas un médecin psychiatre. Ceci signifie que s’il peut prétendre à évaluer un “état animique” il n’est pas de son ressort de poser un diagnostic de pathologie mentale d’origine physiologique ou de prescrire des médicaments. A moins, bien sûr, d’être aussi psychiatre!

 

La dominante philosophique/mystique

 

Cette deuxième famille voit dans les phénomènes invisibles l'expression d'un principe créateur supérieur (5). Par des techniques méditatives basées sur la répétition rythmique (mantras, prières...) ou sur la focalisation de la conscience (sur le vide, le corps...), ou encore à travers des rites, l'individu élargit son identité en dépassant sa personnalité ordinaire (ego). Il accède ainsi à l'état d'unité de la conscience du vivant  et parfois à des expériences extatiques/visionnaires qui sont nourricières – voire guérisseuses en soi - pour son âme.

Les thérapeutes s'inscrivant dans ces approches utilisent des outils psychocorporels extraits de médecines énergétiques (yoga, taoïsme...) ou de disciplines spirituelles (mystiques monothéistes et orientales) afin de stimuler l'expansion de la conscience permettant de passer de l'ego à l'Être.

 

La dominante chamanique

 

Cette troisième grande famille s’inscrit directement dans les traditions dites chamaniques  pour lesquelles il existe diverses dimensions du réel appelés “mondes” et à travers lesquels l’homme peut voyager pour recueillir des informations ou recevoir des enseignements. Si l’occidental tend à interpréter sur un mode symbolique ce modèle, c’est une réalité concrète pour les sociétés chamaniques et ceux qui s’en réclament: les entités psychiques avec lesquelles ils entrent en interaction ne sont pas des archétypes ou projections de tendances du moi, ce sont des êtres autonomes dont la volonté peut-être aussi ambivalente que la nôtre (d’où la nécessitéde respecter les règles rituelles). Pour communiquer avec ces entités, l’homme doit changer de plan de conscience grâce à des rituels dont les principales formes sont:

-         la transe, généralement la répétition rythmique de certains mouvements - trépignements ou tournoiements - avec pour résultat un "lâcher prise" de la volonté individuelle favorisant un contact avec l'invisible

-         l’ingestion de préparations végétales purgatives (préparation corporelle sous forme de nettoyage) et psychotropes (accès à la vision)

-         la quête de vision, où le jeûne partiel ou total prépare le corps à la vision

 

Dans les cultures traditionnelles, l’homme médecine - chargé de la santé psychophysique et parfois appelé chaman ou guérisseur- est le tiers désigné pour accompagner l’individu dans ces multiples dimensions du réel. C’est cette fonction que certains thérapeutes transpersonnels ont adapté à partir des contraintes posées par leur environnement. La plupart utilisent à travers le monde des techniques rituelles traditionnelles telles que les sweat lodge, cérémonies de transe ou retraites de quête de vision. En revanche, certains pays interdisant aujourd’hui l’utilisation des plantes psychotropes et leurs équivalents chimiques, l’observation et l’étude des états de conscience initiées avec la médecine psychédélique ont du être abandonnées ou repensées différemment. Les recherches du psychiatre Stanislav Grof en sont l’illustration.

 

Du LSD à la Respiration Holotropique: le parcours-type de Stanislav Grof

 

Les praticiens inspirés par la psychanalyse et/ou les traditions du monde sont nombreux, et si nous décidons ici de nous limiter arbitrairement à Stanislav Grof c'est parce qu'au-delà de l'influence de ses travaux sur la génération émergente de praticiens, son parcours professionnel nous semble donner des clés de compréhension des enjeux et ressources des thérapies transpersonnelles.

 

Contacté par des laboratoires pour tester cliniquement des molécules de LSD, Stanislav Grof découvre avec son équipe, basée à Prague puis aux états-unis, que l'absorption de ces psychotropes permet de modifier l'état de conscience des patients. Certains revivent leur naissance (6) tandis que d'autres font des expériences – non imputables à des troubles psychiques pathologiques – qui dépassent le cadre de leur mémoire personnelle, rappelant ce que décrivent certaines traditions spirituelles (ex. théorie de la réincarnation) ou des concepts jungiens (ex. participation mystique).

 

Mais la contre culture, portée par des personnalités controversées telles que Timothy Leary, amène le gouvernement américain à interdire l’usage du LSD y compris à des fins de recherches médicales. Grof et son équipe se voient contraints à abandonner leurs travaux ou à chercher une alternative aux psychotropes. Grof a alors l’idée de se tourner vers les “techniques de l’extase” c’est à dire des disciplines psychocorporelles telles que le yoga pour créer son propre outil de régression vers la matrice psychique: la respiration holotropique.

Basée sur une hyperventilation respiratoire combinée à l’écoute de fréquences rythmiques spécifiques – conditions techniques de toute transe – cette méthode provoque une modification de l’état de conscience; elle est une alternative efficace à la prise de substances psychotropes naturelles ou chimiques.

 

Les écrits et séminaires transmis par Grof puis ses élèves stimulent à leur tour, à l’échelle internationale, les expérimentations cliniques. L’accompagnement thérapeutique se diversifie formellement pour créer, expérimenter, critiquer ou encore optimiser des protocoles d’exploration de la psyché humaine visant à l’épanouissement individuel tout en cultivant le sens de l’unité avec le reste du vivant. Une nouvelle génération de cures est confirmée: les thérapies transpersonnelles.

 

Aujourd’hui, les thérapies transpersonnelles incarnent l’approche multidisciplinaire (7) que Jung posait comme une évidence: la psyché étant le siège de la pensée toutes les disciplines réflexives se nourrissent mutuellement. Au-delà de différences interprétatives, le noyau dur de ces nouvelles thérapies reste l’intégration des dualités relatives à la condition humaine. Entre découvertes, résistances et contraintes nécessaires, elles ne cessent de progresser avec l’humain qu’elles se proposent d'accompagner.

 

L’avenir des thérapies transpersonnelles: se donner des moyens concrets et éthiques d’avancer en suivant  le courant de la vie

 

Ne nions pas l’évidence, se tourner vers l’invisible – quel qu’il soit - ne va pas sans risques! Toutefois, comme l’a démontré Jung à travers plus de 50 ans de recherches multidisciplinaires censurer n’est pas la réponse adaptée aux dérives potentielles. En effet, si l’irrationnel conduit incontestablement l’humanité vers la barbarie, la rationnalité poussée à l’extrême nous a prouvé au siècle dernier qu’elle n’était pas en reste (8). Notre civilisation post-moderne, polarisée sur l’optimisation de la vie concrète individuelle, s’effondre avec d’autant plus de douleurs aujourd’hui que nous refusons plus que jamais d'accepter les règles d'une nature qui reste indomptable. Tout ce qui vit dans le monde des formes doit mourir un jour, seule la vie peut subsister parce qu’animant la matière il lui est possible d’investir de nouveaux objets. Savoir renoncer à l’attachement aux formes c’est s’inscrire simplement dans le courant de la vie et lui permettre de se renouveler. Cette règle du vivant s’applique autant au psychisme humain qu’à la perpétuation des espèces ou à l’évolution des sociétés. En ce début de millénaire nous sommes confrontés aux abus de notre pensée unilatérale et dualiste – désastres économiques et écologiques, montée de l’irrationnel sous la forme d’intégrismes idéologiques, caducité des systèmes d’alternance gouvernementale - et paralysés par la peur d’un retour en arrière si nous “lâchons” la stratégie répressive de la volonté consciente.

 

Face à cette tension, l’approche transpersonnelle invite à passer de l’opposition à la structuration des voies d’exploration de l’invisible dans le cadre thérapeutique, afin d’améliorer le développement de l’individu et du collectif. Ainsi, plutôt que d’interdire l’expérimentation clinique des plantes psychotropes - ce qui a pour effet majeur d’inciter des individus non préparés à tenter l’aventure à l’étranger dans des circonstances souvent catastrophiques - nos sociétés pourraient soutenir la recherche médicale en laboratoire sous la supervision de comités éthiques.

Mieux que de suspecter toutes techniques induisant une forme de transe (respiration holotropique, danses rituelles...) ou travaillant sur les systèmes de croyances (PNL, visualisations créatrices, méditations...) parce qu’elles peuvent être détournées à des fins de manipulation mentale, nos sociétés pourraient légiférer sur un code déontologique adressé aux praticiens thérapeutes utilisant ces techniques. Enfin, au lieu de rejeter par principe les conceptions du réel n’abondant pas dans le sens de la pensée positiviste, nos sociétés pourraient donner aux chercheurs et cliniciens les moyens d’investiguer et de former des praticiens dont les compétences soient adaptées au potentiel psychique global de l’homme.

 

Les lois humaines suivant le cours historique des civilisations, le moment est peut-être venu pour nous d’actualiser les règles éthiques et fonctionnelles de nos sociétés grâce aux connaissances nouvelles du fonctionnement psychophysique de l’être humain. Si les intelligences logico-mathématique et technique ont démontré leur excellence dans l’explication fonctionnelle du monde physique, elles doivent accepter leur impuissance face aux réalités métaphysiques et savoir céder la place à d'autres formes de réflexion et d'expérimentation: celles des explorateurs du transpersonnels, qu’ils soient thérapeutes, scientifiques ou hommes-médecines  .

 

 

(1)    guerres militaires mais aussi économiques, politiques, religieuses, philosophiques...et bien sûr psychologiques.

(2)    Jung parle de "participation mystique"

(3)    ou chez des thérapeutes tels que Deepak Chopra lorsqu'ils parlent de "oneness" (qualité d'être un)

(4)    précisons pour nos lecteurs que la plupart des  thérapeutes transpersonnels de sensibilité psychanalytique reconnaissent dans les travaux de Jung un prolongement de ceux de Freud, c’est pourquoi ils se présentent d’une discipline et non d’un maître.

(5)    Lequel n'est pas nécessairement identifié comme  le Dieu des religieux monothéistes (ex. Le Tao).

(6)    ce qui conduira S.Grof a  conceptualiser ses découvertes en parlant de "traumatisme de la naissance" ou encore de "matrices périnatales"

(7)    apports des sciences physiques, biologiques voire mathématiques, des sciences humaines (anthropologie, ethnologie) et spiritualités (orientales, occidentales, indigènes...) 

(8)    citons pour l’irrationnel le fanatisme religieux et pour la rationnalité les camps concentrationnaires ou encore la bombe atomique...

 



25/03/2014
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 30 autres membres